Mardi 7 avril 2009

 

I

 

L., je ne veux plus la partager.

Celles qui la précèdent se fondent en moi dans une même mélasse ; elles ne se distinguent pas et s’agglomèrent en un seul bloc, un genre de « femme lambda »…

Mais… L. est différente !

Mon frère ne prend pas au sérieux mes accès de romantisme. Il dit : vous feriez confiance à quelque chose qui peut saigner quatre jours sans mourir, vous ?
 

II 

- L. ?
- Quoi ?
- Je peux venir chez toi ?
- Quoi ? Maintenant ? Tu te fous de moi ?
- Pas du tout.
- C’est donc que tu veux me sauter.
- Je ne pensais pas sitôt mais si t’insistes…
- Non. Je sais ce que tu vas faire après…
- Me barrer ?
- Au contraire. Tu vas me coller aux basques.
- C’est pas le genre de la maison.
- C’est le mien d’être irrésistible. Je fais des choses formidables avec ma bouche. Tu ne voudras plus partir…
- T’auras qu’à me foutre dehors. Au besoin en te montrant brutale.
- Non, je ne voudrais pas te blesser… Ni même baisser dans ton estime. Si tu montes maintenant, tu vas dire que je suis une fille facile.
- Ben… T’es une fille facile.
- Pas tout le temps.
- Disons : pas pour tout.
- Et toi, t’es pas la moitié d’un con !


Si elle savait… 

III



Bon... comment ça se passe ? Le protocole est simple, quand on invite une femme : je prends le premier tour, mon frère le second. C'est comme ça, parce que je suis le plus sociable. On mange à tour de rôle. On se relaie à table. 
Et puis on se relaie, ensuite, contre son sein - si jamais la femme se retrouve dans notre plumard.





IV


L., je ne veux plus la partager.

Je ne veux pas retrouver sur sa peau l’odeur de mon frère.

Je ne peux rien lui dire, à L.

Ce sont les zones d’ombre qui permettent à l’Amour de durer, certes – mais les miennes ont la taille d’un continent. Elles sont glaciales. Oui, j’entends parfois tourner la terre, un long sifflement rauque, parfois un hululement de chouette hystérique : c’est le temps qui passe… qui passe, et nous rapproche de ce moment où l’abcès qu’il me faudra crever aura les proportions d’un vieux Zepellin.

Moi, mon frère, on se coltine quand même un étrange héritage… Et je suppose qu'il faut maintenant en expliquer les raisons.




A SUIVRE...
 

 

Par GASPARD
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Dimanche 22 mars 2009

I

Ma mère. Elle est née dans un square, entre deux poubelles, au sud de Séville. On a retrouvé le placenta dans le bac à sable – et ma mère dans la poubelle de droite. Ça l’a sauvée : celle de gauche était remplie de tessons.

Ma mère a passé la moitié de sa vie dans un hôpital psychiatrique. Paranoïaque et schizophrène.

Moi, je suis né dans la pièce qui me sert aujourd’hui de salle à manger.

Ma mère. Dommage qu’elle soit morte. Elle modulait dans le contralto comme personne – j’aurais pu vous faire entendre sa voix.

Je pourrais tout vous faire entendre. J’ai tout enregistré. Tout le temps. Sauf elle. Sauf ma mère… Une voix passée sur papier de verre, rodée par la clope et le Beaujolais. Un genre de faux-bourdon qu’aurait d’office posé l’ambiance.

J’ai tout enregistré, parce que je suis méthodique. Tout est question d’organisation.

Mon frère aussi a tout enregistré.

Gaspard, il s’appelle. Comme moi.

On s’appelle pareil, parce qu’on est la même personne. On est jumeau.

Attention : c’est ma mère, la schizophrène ! Moi, mon frère, on se partage la même identité ; on vit chacun un jour sur deux.

Je dirai plus tard les raisons!

 


Je commence ce blog parce que depuis quelque temps, je mène une double vie. Enfin… une double « double vie ».  

 



Je recrée la vie de « Gaspard » quand je suis à l’extérieur. Une vie factice, que j’essaye de vivre à la va-vite, pour enfin vivre la mienne. Je bidouille les souvenirs habituels, pour le frangin, et puis je m’accorde quelques heures d’autonomie – des heures qui n’appartiennent qu’à moi, et que je me refuse à répertorier.

Je les laisse à l’oubli, voilà – même si je m’en rappelle très bien, le plus souvent.

J’ai rien dit à mon frère.

Il ne le comprendrait pas. C’est l’ayatollah du respect filial, lui.

Notre mère, c’est Dieu. Pas question de s’écarter de son délire.

Mon frère, je crois que ça lui tient chaud, cette folie. C’est comme une borne. Ou peut-être juste qu’il manque d’imagination.


Peut-être juste qu’il manque d’amour.


II
 

J’entends parfois tourner la terre. Un ronronnement sourd, un long sifflement rauque, comme un obus qui ne finit pas de tomber.

Je cale mes pas sur la marche du monde. Je tourne en rond moi aussi, forcément.

Ma mère a accouché dans son salon, toute seule, sur un joli plaid avec des motifs circulaires, un genre de paréo. Elle nous a posé côte à côte, mon frère et moi… les volutes, les cercles sur le tissu : ça nous faisait comme un limbe, elle a dit. Une auréole. « Mes petits anges ». Frippés silencieux, rouges encore.

Gaspard. Gaspard.

Gaspard, c’est moi. Et Gaspard, c’est mon frère.


 
 

Ma mère, elle, s’appelait Eliane. Et quand je pense à elle, même encore aujourd’hui, j’entends toujours filer cette foutue planète…

III

Mon frère, moi, on se partage la même vie. Je dois tout dire, raconter par le menu. Nos carnets. On note tout. Ça permet d’éviter les bourdes…


 

Faudrait que je parle des photos ! On les colle, parfois, dans les carnets. On a au moins deux tonnes de mémoires, dans les placards, partout. Des notes qui disent plus de trente-cinq ans de Gaspard. Le numérique a quand même facilité la chose, faut dire.

Mais je dis tout ça dans le désordre. Pour bien comprendre ma lassitude, et ma déprime, faudrait que je vous parle d’L.
Je l'ai rencontrée par hasard, pendant l'une des heures creuses que je me ménage pour moi. 

Elle est belle. Elle est vivante et drôle. Tout le contraire de moi, en somme. Envie d'amour. L'AMOUR...


"Suspendu à ses lèvres, j'ai lâché prise et je suis tombé dans son décolleté."

Tes phrases, ça me saoule, il dit souvent, mon frère. Je lui ai rien dit sur L.
Cette rencontre n'appartient qu'à moi.  

  

 

Par GASPARD
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