Ma mère. Elle est née dans un square, entre deux poubelles, au sud de Séville. On a retrouvé le placenta dans le bac à sable – et ma mère dans la poubelle de droite. Ça l’a sauvée : celle de
gauche était remplie de tessons.
Ma mère a passé la moitié de sa vie dans un hôpital psychiatrique. Paranoïaque et schizophrène.
Moi, je suis né dans la pièce qui me sert aujourd’hui de salle à manger.
Ma mère. Dommage qu’elle soit morte. Elle modulait dans le contralto comme personne – j’aurais pu vous faire entendre sa voix.
Je pourrais tout vous faire entendre. J’ai tout enregistré. Tout le temps. Sauf elle. Sauf ma mère… Une voix passée sur papier de verre, rodée par la clope et le Beaujolais. Un genre de
faux-bourdon qu’aurait d’office posé l’ambiance.
J’ai tout enregistré, parce que je suis méthodique. Tout est question d’organisation.
Mon frère aussi a tout enregistré.
Gaspard, il s’appelle. Comme moi.
On s’appelle pareil, parce qu’on est la même personne. On est jumeau.
Attention : c’est ma mère, la schizophrène ! Moi, mon frère, on se partage la même identité ; on vit chacun un jour sur deux.
Je dirai plus tard les raisons!
Je commence ce blog parce que depuis quelque temps, je mène une double vie. Enfin… une double « double vie ».
Je recrée la vie de « Gaspard » quand je suis à l’extérieur. Une vie factice, que j’essaye de vivre à la va-vite, pour enfin vivre la mienne. Je bidouille les souvenirs habituels, pour
le frangin, et puis je m’accorde quelques heures d’autonomie – des heures qui n’appartiennent qu’à moi, et que je me refuse à répertorier.
Je les laisse à l’oubli, voilà – même si je m’en rappelle très bien, le plus souvent.
J’ai rien dit à mon frère.
Il ne le comprendrait pas. C’est l’ayatollah du respect filial, lui.
Notre mère, c’est Dieu. Pas question de s’écarter de son délire.
Mon frère, je crois que ça lui tient chaud, cette folie. C’est comme une borne. Ou peut-être juste qu’il manque d’imagination.
Peut-être juste qu’il manque d’amour.
II
J’entends parfois tourner la terre. Un ronronnement sourd, un long sifflement rauque, comme un obus qui ne finit pas de tomber.
Je cale mes pas sur la marche du monde. Je tourne en rond moi aussi, forcément.
Ma mère a accouché dans son salon, toute seule, sur un joli plaid avec des motifs circulaires, un genre de paréo. Elle nous a posé côte à côte, mon frère et moi… les volutes, les cercles sur le
tissu : ça nous faisait comme un limbe, elle a dit. Une auréole. « Mes petits anges ». Frippés silencieux, rouges encore.
Gaspard. Gaspard.
Gaspard, c’est moi. Et Gaspard, c’est mon frère.
Ma mère, elle, s’appelait Eliane. Et quand je pense à elle, même encore aujourd’hui, j’entends toujours filer cette foutue planète…
Mon frère, moi, on se partage la même vie. Je dois tout dire, raconter par le menu. Nos carnets. On note tout. Ça permet d’éviter les bourdes…
Faudrait que je parle des photos ! On les colle, parfois, dans les carnets. On a au moins deux tonnes de mémoires, dans les placards, partout. Des notes qui disent plus de trente-cinq ans de
Gaspard. Le numérique a quand même facilité la chose, faut dire.
Mais je dis tout ça dans le désordre. Pour bien comprendre ma lassitude, et ma déprime, faudrait que je vous parle d’L.
Je l'ai rencontrée par hasard, pendant l'une des heures creuses que je me ménage pour moi.
Elle est belle. Elle est vivante et drôle. Tout le contraire de moi, en somme. Envie d'amour. L'AMOUR...
"Suspendu à ses lèvres, j'ai lâché prise et je suis tombé dans son décolleté."
Tes phrases, ça me saoule, il dit souvent, mon frère. Je lui ai rien dit sur L.
Cette rencontre n'appartient qu'à moi.